L’Église orthodoxe russe (EOR) s’impose aujourd’hui comme un acteur singulier en Afrique, mêlant religion, politique et stratégie sécuritaire. Récemment, son Exarchat patriarcal africain a démenti les accusations de recrutement d’Africains pour la guerre en Ukraine, mais ce démenti met en lumière une question plus large : l’Église est-elle encore une institution spirituelle ou bien un instrument d’influence au service du Kremlin ?
La rupture canonique : une guerre d’influence sous les ors de la foi
La rupture de 2021 avec le Patriarcat d’Alexandrie marque un tournant. Moscou crée alors l’Exarchat patriarcal d’Afrique, rompant avec la tradition orthodoxe qui attribue à chaque Église un territoire canonique défini. Officiellement, il s’agissait de répondre à la demande de prêtres africains, mais pour de nombreux observateurs, cette initiative traduit une volonté stratégique : bâtir un réseau religieux parallèle pour installer une influence durable. L’Afrique devient ainsi un terrain de compétition idéologique où la religion sert de vecteur culturel et politique.
350 paroisses en quelques années : l’expansion fulgurante d’un « soft power » religieux
En quelques années, l’EOR a mis en place une organisation impressionnante : deux grands diocèses couvrant plus de cinquante pays, plus de 350 paroisses, environ 250 prêtres et une direction assurée par le métropolite Konstantin de Zaraïsk. Cette expansion, présentée comme un succès missionnaire, révèle surtout une stratégie d’implantation structurée. La religion devient un point d’entrée dans les sociétés locales, permettant de tisser des liens sociaux, éducatifs et culturels, qui peuvent ensuite être mobilisés à des fins politiques ou sécuritaires.
Du Groupe Wagner à l’Africa Corps : la liturgie dans le sillage des mercenaires
Cette dynamique s’accompagne d’une proximité frappante avec les structures militaires russes. Dans plusieurs pays africains, l’implantation de l’Église coïncide avec celle du groupe Wagner. Entre 2017 et 2023, des messes ont été organisées dans des zones contrôlées par ces mercenaires, et des prêtres ont utilisé des moyens logistiques militaires pour se déplacer. Après la mort de Prigojine, Wagner a été intégré dans l’Africa Corps, renforçant encore l’articulation entre influence religieuse et présence sécuritaire. L’Église contribue ainsi à donner une légitimité morale à des interventions militaires souvent contestées.
Les nouvelles soutanes de l’influence : prédicateurs, députée et propagande médiatique
Derrière cette expansion se trouvent des figures clés. Konstantin de Zaraïsk incarne la fusion entre Église et appareil sécuritaire, consacrant des lieux de culte jusque dans des installations militaires. Maria Boutina, députée et communicante, relie l’Exarchat aux médias d’État et aux réseaux politiques, animant l’émission Globe of Orthodoxy. Svyatoslav Shchegolev, responsable des contenus africains de RT, forme les doyens orthodoxes aux techniques modernes de communication, transformant la liturgie en outil médiatique calibré pour les réseaux sociaux. L’expansion s’appuie aussi sur un réseau médiatique et culturel : Russia Today, Sputnik, African Initiative et les « Maisons Russes » diffusent l’idéologie du Russkiy Mir, mélange de conservatisme moral, rejet de l’Occident et anticolonialisme de façade. Pourtant, sur le terrain, les infrastructures restent modestes, souvent précaires, financées par des campagnes participatives auprès des fidèles africains.
Séminaires ou casernes ? L’inquiétante instrumentalisation des étudiants africains
Les accusations de recrutement militaire alimentent la polémique. En 2023 et 2024, des étudiants africains inscrits dans des séminaires orthodoxes ont été envoyés au front en Ukraine. Des ressortissants du Burundi, du Kenya, du Cameroun, de Madagascar et de l’Ouganda ont été identifiés parmi les forces russes. Selon Novaïa Gazeta Europe, au moins 26 étudiants africains ont été recrutés via un centre culturel russo-chinois à Moscou. Ces faits suggèrent une instrumentalisation des séminaires religieux pour alimenter l’effort de guerre.
Ombre et lumière : quand les scandales internes éclaboussent la mission africaine
Enfin, l’EOR est secouée par des scandales internes, allant d’accusations d’abus sexuels à des affaires de corruption. Peu médiatisées, elles soulèvent la question du contrôle exercé sur les prêtres envoyés en Afrique. Pour plusieurs responsables religieux africains, l’implantation de l’Église orthodoxe russe s’apparente à une nouvelle forme d’ingérence politique, utilisant la religion comme vecteur de soft power.
L’EOR agit moins comme une institution spirituelle que comme une infrastructure d’influence. Elle installe une présence idéologique durable, légitime la présence militaire russe et expose les sociétés africaines au risque d’être instrumentalisées. Reste à savoir si cette stratégie sera acceptée ou rejetée comme une nouvelle tentative d’ingérence étrangère.
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