Regard vide, gestes ralentis, conscience évanescente. Dans les rues de Cotonou comme dans les villages les plus reculés, une nouvelle génération de drogues bon marché ravage la jeunesse béninoise. Agban, Atikinkouin, Tramadol… Derrière ces noms aux consonances anodines se cache une tragédie sanitaire et sociale ignorée.
Le constat est glaçant. De plus en plus de jeunes Béninois, parfois dès l’âge de 15 ans, sombrent dans une dépendance silencieuse à des produits psychotropes d’une dangerosité extrême. Mélanges artisanaux, médicaments détournés ou substances chimiques de synthèse, ces drogues rongent une génération entière sous le regard impuissant des familles et l’indifférence apparente des autorités.
L’Agban, également connu sous le nom de “Goudron” dans certains quartiers, est un mélange détonant dont la composition varie selon les dealers. Tabac, marijuana, produits chimiques, colle industrielle… Les recettes changent mais le résultat reste le même. Une dépendance express et des dégâts neurologiques irréversibles.
L’Atikinkouin porte bien son nom. Ce cocktail artisanal, souvent à base de tramadol écrasé, d’alcool frelaté et de diverses substances psychotropes, plonge ses consommateurs dans un état second, entre hallucinations et perte totale de conscience. Les “atikinkouinés” (comme on les surnomme dans les rues) errent parfois des heures durant, le regard fixe, incapables de répondre à leur propre nom.
Le tramadol, cette drogue du pauvre venue des officines
Détourné de son usage médical légitime, le tramadol, un puissant antalgique, est devenu la drogue la plus accessible du marché. Vendu à la pilule pour quelques dizaines de francs CFA dans les arrière-boutiques ou sur les marchés, il promet une défonce à bas coût. Ses effets ? Une sensation d’euphorie suivie d’une profonde apathie, une perte d’appétit, et à terme, une dépendance féroce.
Les conséquences sanitaires sont désastreuses. Insuffisances rénales, crises d’épilepsie, troubles psychiatriques permanents. Les services d’urgence des hôpitaux, comme le CNHU de Cotonou, voient défiler chaque semaine des jeunes amenés après avoir ingéré des doses massives de ces substances.
Derrière ces corps abîmés, ce sont des familles entières qui se déchirent. Des mères qui reconnaissent à peine leur fils, des pères qui ne savent plus comment arracher leur enfant à l’emprise de la drogue. Le phénomène alimente la petite délinquance, désocialise une partie de la jeunesse et compromet l’avenir de tout un pays.
Les dealers, eux, prospèrent. Organisés en réseaux, ils recrutent parfois les consommateurs eux-mêmes comme revendeurs ét créent un cercle vicieux infernal. Les points de vente, souvent à ciel ouvert, défient toute autorité.
Face à ce fléau, les réponses publiques paraissent bien timides. Quelques descentes de police, des saisines régulières de la CRIET, mais aucune stratégie globale de prévention ou de prise en charge des addicts. Les centres de désintoxication se comptent sur les doigts d’une main, et les associations de terrain manquent cruellement de moyens.
Le temps n’est plus à la demi-mesure. Une véritable politique de santé publique doit être déployée : prévention dans les écoles et les quartiers, formation des personnels soignants, création de centres d’accueil et de soins adaptés, répression des réseaux de trafiquants.
Les jeunes Béninois ne peuvent pas être laissés sur le bord de la route, hagards, le regard vide, pendant que le pays regarde ailleurs. Agban, Atikinkouin, Tramadol… Ces noms ne devraient plus faire planer personne. Ils devraient au contraire sonner comme un cri d’alarme que plus personne ne peut ignorer

