Wadagni jette un grand pont entre la CEDEAO et l’AES

En quatre jours, cinq capitales, le nouveau président béninois a accompli ce que trois ans de sanctions n’avaient jamais permis : ouvrir une brèche dans la fracture sahélienne. Un pari audacieux, une méthode inédite.

Il n’avait pas encore eu le temps de défaire ses valises à la Marina que Romuald Wadagni avait déjà fait ses bagages pour Abuja. À peine investi dans ses nouvelles fonctions à la tête du Bénin, le nouveau chef de l’État s’est lancé dans l’une des tournées diplomatiques les plus ambitieuses qu’ait connues la sous-région depuis l’éclatement de la crise institutionnelle de 2023 : cinq pays, cinq jours, cinq messages. Et au bout du compte, un résultat qui dépasse tous les pronostics.

Le 1er juin, c’est Abuja qui ouvre la séquence. La visite à Bola Ahmed Tinubu n’est pas un hasard de calendrier. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la méthode Wadagni : avant de tendre la main à l’AES, il s’assure d’avoir les deux pieds solidement plantés dans le camp de la CEDEAO. Le Nigeria, dont le soutien militaire avait permis de déjouer la tentative de coup d’État du 7 décembre 2025 contre Patrice Talon, est la garantie que l’ouverture vers le Sahel ne sera pas lue comme une capitulation.

« Le Bénin est une terre d’équilibre. Nous ne choisissons pas entre nos frères du Sud et nos frères du Nord. Nous construisons le chemin qui les réunit », nous a confié un de ses collaborateurs

Le 2 juin, l’avion présidentiel atterrit à l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. Sur le tarmac, le général Abdourahamane Tiani, chef de l’État nigérien, accueille lui-même son hôte. Le symbole est puissant. Entre les deux pays, les années 2023 à 2026 avaient accumulé les contentieux : accusations mutuelles dans l’affaire de l’aéroport de Niamey, arrestations de ressortissants nigériens sur le pipeline Agadem-Sèmè-Kpodji, expulsions diplomatiques réciproques. Tout cela semble suspendu, le temps d’une poignée de mains tenue quelques secondes de trop.

À Ouagadougou, ensuite, le capitaine Ibrahim Traoré réserve à Wadagni un accueil qu’aucun leader de la CEDEAO n’avait reçu depuis le départ du Burkina Faso de l’organisation. Les deux dirigeants ont affiché leur volonté commune de « revitaliser » une relation bilatérale que l’idéologie avait gelée sans jamais l’enterrer. La géographie, elle, n’avait pas changé : les flux de personnes, de marchandises et d’énergie continuaient de circuler, imperméables aux postures diplomatiques.

Ce que réussit Wadagni, c’est moins un exploit d’équilibriste qu’une démonstration de pragmatisme géographique. Le Bénin n’a pas le luxe de l’idéologie. Coincé entre un Nigeria pesant et des Sahels volatils, sa souveraineté s’est toujours construite sur sa capacité à servir d’interface : interface économique, interface logistique, interface humaine. Et aujourd’hui, interface diplomatique.

LE MARATHON EN CINQ ÉTAPES

ABUJA — 1ER JUIN


Rencontre avec Bola Tinubu. Consolidation du partenariat stratégique CEDEAO.

NIAMEY — 2 JUIN


Accueil par le gén. Tiani. Dossier pipeline & sécurité frontalière.

OUAGADOUGOU — 2 JUIN

Rencontre capit. Traoré. Volonté de « revitaliser » les relations bilatérales.

LOMÉ — 3 JUIN

Échanges avec Faure Gnassingbé sur la médiation régionale.

ABIDJAN — 4 JUIN


Visite chez Alassane Ouattara. Bouclage de la tournée côté CEDEAO.

Le calcul sécuritaire derrière le geste politique

La diplomatie du sourire cache une arithmétique sévère. Comme l’ensemble des États de la sous-région, le Bénin est confronté à la progression des groupes armés qui déstabilisent le Sahel depuis plusieurs années. Les zones frontalières du nord du pays, à l’instar de nombreuses périphéries ouest-africaines, concentrent des défis sécuritaires que nul gouvernement ne peut traiter en circuit fermé.

Ce contexte partagé donne à la tournée de Wadagni une consistance que le simple protocole n’aurait pas. Il ne s’agit pas de faire la paix par idéalisme, mais de reconnaître une interdépendance sécuritaire que la géographie impose à tous : sans coordination en matière de renseignement et de stratégies communes avec Niamey et Ouagadougou, chaque État de la région affronte seul des menaces qui ne connaissent pas de frontières.

Et c’est précisément ce que les capitales de l’AES semblent avoir apprécié dans cette démarche : non pas un discours de bonne volonté, mais la reconnaissance lucide d’une réalité commune. Une base plus solide, souvent, que n’importe quelle déclaration d’amitié.

Le Bénin, médiateur improbable d’une réconciliation régionale ?

La question que personne n’ose encore poser à voix haute court pourtant dans tous les couloirs des chancelleries : le Bénin de Wadagni pourrait-il devenir le canal officieux par lequel la CEDEAO et l’AES finiraient par se reparler ? La géographie, encore une fois, plaide pour cette hypothèse. Cotonou est l’un des rares États à avoir des frontières actives avec l’espace AES tout en restant membre à part entière de la CEDEAO.
À Abidjan, où Wadagni a bouclé sa tournée le 4 juin auprès du président Ouattara, personne n’a démenti cette lecture. La CEDEAO, qui avait levé ses sanctions contre les pays du Sahel il y a quelques mois, observe avec intérêt ce petit État côtier jouer, pour la première fois depuis longtemps, dans la cour des grands. Le pont est jeté. Reste à savoir si les deux rives accepteront d’y circuler.

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